Taxi Parisien, 5h du mat’. Nuit plus tout à fait noire, pluie fine de printemps pourri. La demi – heure de taxi Aligre – CDG me connecte brutalement à une réalité jusqu’à présent lointaine et abstraite. Je pars bien pour le Darfour. Mais qu’est-ce que je fous là ?
Cette fois-ci, mon stage d’apprenti Kouchner débute pour de bon. Plus question de frimer dans les dîners en ville parisiens, en sirotant sa vodka comme si de rien n’était : « ah, tu as prévu de te rendre à Longwy ? Comme c’est intéressant. Moi ? Bof, business as usual ; je vais au Soudan. Enfin, plus précisément au Darfour. D’abord au Sud Darfour, puis j’essaierai de prendre un vol des UN si la situation est assez safe au Nord - la semaine dernière ça a encore pété - pour aller à El Fasher.»
Ben quoi ?! Faut bien que chacun profite des menus avantages de son métier ; le trader a une Rolex a chaque poignet, le photographe se tape des top models, le cheminot voyage gratos, l’humanitaire frime dans les dîners en ville ; c’est comme ça, même si j’aurais préféré être doué pour la photo.
Par contre maintenant il s’agit d’assumer. La tension est montée petit à petit, au fur et à mesure des discussions avec les différents interlocuteurs du desk en charge de la mission Soudan. Les points saillants de ces discussions dessinent les contours d’une situation sécuritaire sensible : « Base de Gereida fermée en 2006 suite à l’attaque par un groupe rebelles armés (une expat violée au passage quand même…) ». « No Go area dans les campagnes, on s’est repliés sur les villes » « Green light à obtenir des cheikhs de chaque camp le matin pour savoir s’il est safe de venir y travailler pour la journée » « compound MDM du camp de Kalma incendié la semaine dernière » «grave incident sécu sur la base de Kass le mois dernier. 20 personnes retenues pendant une dizaine d’heures par un groupe de « youths » mal contrôlés par les Cheikhs ».
Bon, je m’étais bien douté de quelque chose lorsqu’à la recherche d’infos générales, je n’avais pas trouvé le Soudan dans la collection « Guide du Routard ». Même le LP « Africa », 1,5 kg d’Afrique, et qui inclut pourtant de riantes contrées telles la Somalie, l’Erythrée… n’a pas jugé bon de consacrer un chapitre au Soudan. Rien de tel pour cataloguer un pays à la culture millénaire extraordinairement riche – la reine de Saba, les pyramides et la civilisation du Nil, le royaume de Nubie, Port-Soudan et les rives de la Mer Rouge, tout ça c’est ici… et le mettre sur l’axe, sinon du mal, du moins des pays pourris.
Cette fois-ci, mon stage d’apprenti Kouchner débute pour de bon. Plus question de frimer dans les dîners en ville parisiens, en sirotant sa vodka comme si de rien n’était : « ah, tu as prévu de te rendre à Longwy ? Comme c’est intéressant. Moi ? Bof, business as usual ; je vais au Soudan. Enfin, plus précisément au Darfour. D’abord au Sud Darfour, puis j’essaierai de prendre un vol des UN si la situation est assez safe au Nord - la semaine dernière ça a encore pété - pour aller à El Fasher.»
Ben quoi ?! Faut bien que chacun profite des menus avantages de son métier ; le trader a une Rolex a chaque poignet, le photographe se tape des top models, le cheminot voyage gratos, l’humanitaire frime dans les dîners en ville ; c’est comme ça, même si j’aurais préféré être doué pour la photo.
Par contre maintenant il s’agit d’assumer. La tension est montée petit à petit, au fur et à mesure des discussions avec les différents interlocuteurs du desk en charge de la mission Soudan. Les points saillants de ces discussions dessinent les contours d’une situation sécuritaire sensible : « Base de Gereida fermée en 2006 suite à l’attaque par un groupe rebelles armés (une expat violée au passage quand même…) ». « No Go area dans les campagnes, on s’est repliés sur les villes » « Green light à obtenir des cheikhs de chaque camp le matin pour savoir s’il est safe de venir y travailler pour la journée » « compound MDM du camp de Kalma incendié la semaine dernière » «grave incident sécu sur la base de Kass le mois dernier. 20 personnes retenues pendant une dizaine d’heures par un groupe de « youths » mal contrôlés par les Cheikhs ».
Bon, je m’étais bien douté de quelque chose lorsqu’à la recherche d’infos générales, je n’avais pas trouvé le Soudan dans la collection « Guide du Routard ». Même le LP « Africa », 1,5 kg d’Afrique, et qui inclut pourtant de riantes contrées telles la Somalie, l’Erythrée… n’a pas jugé bon de consacrer un chapitre au Soudan. Rien de tel pour cataloguer un pays à la culture millénaire extraordinairement riche – la reine de Saba, les pyramides et la civilisation du Nil, le royaume de Nubie, Port-Soudan et les rives de la Mer Rouge, tout ça c’est ici… et le mettre sur l’axe, sinon du mal, du moins des pays pourris.
Et me voilà à 2h de prendre l’avion, mort de trouille. Par ce qui est décrit au-dessus ? Non, ça ça fait partie du décor, et je sais que sur place la situation est souvent bien différente de l’enfer que l’on s’imagine à distance. Un peu comme ces américains qui ont annulé leurs vacances en France lors des émeutes de banlieues de 2005 : dans leur imagination, ils se représentaient sans doute les Champs Elysées à feu et à sang. Non, je suis simplement mort de trouille de prendre l’avion, comme d’hab’. Le gobage de tranquillisants commence dès l’enregistrement.
Voler avec la Luftwaffe rassure un peu (l’autre option étant Ethiopian Airlines…) ; les allemands ne me sont pas des plus sympathiques, mais mon inconscient raciste (je dis « mon », mais ne faîtes pas les malins, vous avez le même : celui qui vous fait vous représenter les Ritals comme d’insupportables frimeurs, les Hollandais comme de tristes radins, les Sénégalais comme de fabuleux danseurs, les Américains comme des beaufs à casquette…) bref dans mon inconscient un personnel navigant Allemand m’inspire plutôt confiance.
8h du mat’, l’escale de Francfort agit comme un sas intermédiaire entre la civilisation française et le folklore exotique : le dépaysement commence. De robustes quinquagénaires, sans doute riches industriels ou respectables banquiers, descendent tranquillement leur 2° choppe (le modèle 1 litre) en lisant le Frankfurteir Allegemene Achtung (ou quelque chose comme ça). En ce qui me concerne, mon premier plat exotique sera un bretzel. Faut ce qui faut, mais faut pas y aller trop fort.
Salle d’embarquement : chacun affiche son uniforme de reconnaissance. Uniforme militaire bien sûr pour les quelques UN qui retournent au charbon, tenue de camouflage "sable" et béret bleu. Uniforme humanitaire (et je ne goûte pas plus celui-ci que l’autre) : pataugas, t-shirt siglé, ID Card en sautoir bien en évidence autour du cou, et par dessus tout l’inévitable (beurk !) gilet beige multi – poches.
Les noirs qui voyagent (l’avion, qui poursuit ensuite sur Addis Abeba, en compte un bon nombre) ont eux la tenue du pékin moyen pauvre – mais – propre – et – digne : pantalon de ville, chemisette impeccable, mocassins cirés.
Voyager en leur compagnie est un plaisir : timides, effacés, maîtrisant mal l'anglais et pas du tout le français, ils ne se sentent pas obligés de m'imposer leur conversation ; plafonnant à 50 kg tout habillés, ils n'ont pas tendance à déborder de leur siège comme cela peut être le cas lorsque la malchance vous coince entre un Allemand XXL et un quintal de bidoche US. 
Je profite de ces instants de tranquilité - et d'un vol sans turbulences - pour fayoter : mon compagnon de voyage est le dernier Rufin "Un léopard sur le garrot". Co-fondateur de MSF, prix Goncourt, ex - président d'ACF et maintenant Ambassadeur de France au Sénégal, Rufin fait partie de ces gens dont je préfère la vie à l'oeuvre. Autant Rouge Brésil m'avait laissé tiède, autant je lis ce livre qui retrace son parcours (avec donc une large tranche d'humanitaire en général et d'ACF en particulier) d'une traite.
Je m'aperçois avec plaisir que nous avons plein de points communs : sa passion de l'Afrique a débuté à travers des vacances de garagiste (convois de 404 destinées à finir taxi). Puis, sa première mission (pour MSF) a été... Khartoum. Avec notre appartenance commune à ACF, ça nous en fait déjà trois. Bon, ben je vais torcher un livre vite fait, ça nous en fera quatre.
6h d’un voyage sans histoires plus tard, l’avion se pose à Khartoum. En sortant de l’appareil climatisé, le souffle brûlant des réacteurs en cours d’extinction enveloppe le corps d’une trentaine de degrés supplémentaires. Descendant l’escalier jusqu’au tarmac, je m’aperçois que les réacteurs ne sont pour rien dans les quasi 50° de la température ambiante : il s’agit juste d’un milieu d’après-midi à Khartoum lorsqu’un beau soleil brille dans le ciel.
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